Les cerveaux restent. Mais pas les financements.

On parle de fuite des cerveaux depuis 40 ans. Mais ce diagnostic est périmé. Les chercheurs européens n'ont plus besoin de partir. Le problème que je vois régulièrement est désormais ailleurs, l'étage juste au-dessus d'eux, celui qui transforme un travail de laboratoire en industrie : le capital, le contrôle, la cotation, et de plus en plus souvent le siège. Les gens partent après, quand ils partent.

Chris Ballance et Tom Harty se sont rencontrés à Oxford pendant leur doctorat de physique. En 2019, ils ont monté Oxford Ionics pour graver des pièges à ions directement sur des puces de silicium ordinaires. 37M£ levés en tout, des records mondiaux de précision, une équipe montée à plus de 80 personnes. Puis, un concurrent américain au nom presque jumeau, IonQ, coté à New York, rachète la boîte 1,075B$ et en fait sa filiale. Les 2 physiciens sont toujours à Oxford, leur équipe aussi, les effectifs ont même augmenté après l'opération. Personne n'a déménagé. Le contrôle, si.

1,065B$ en actions, 10M$ en numéraire : voilà comment IonQ a réglé le rachat. Les fondateurs et leurs investisseurs ont accepté d'être payés presque entièrement en titres de leur acquéreur plutôt qu'en cash. Pour boucler l'opération, IonQ n'avait besoin que d'une chose : que sa propre action monte assez haut pour qu'un milliard versé en titres soit pris au sérieux par les vendeurs. La caisse, elle, s'est à peine ouverte. 37M£ ont suffi à fabriquer la technologie à Oxford. Pour poser un milliard dessus et s'industrialiser, il a fallu une entreprise américaine cotée.

Le réflexe serait de chercher la panne en amont, du côté des laboratoires. Elle n'y est pas. 403,1B€ dépensés en recherche et développement dans l'UE en 2024, 62% de plus qu'il y a 10 ans. 27 000 fondateurs ont créé une société en Europe l'an dernier, du jamais vu. Rapportée au PIB, la dépense reste sous le niveau américain. Le stock de matière grise, lui, est là. Il est même supérieur : selon le think tank berlinois Interface, l'Europe compte, par habitant, environ 30% de professionnels de l'IA de plus que les États-Unis. Amsterdam est la troisième ville au monde pour la densité de chercheurs en IA. Seules San Francisco et Seattle font mieux.

Mais la panne arrive après. L'Europe a levé 58B$ de capital-risque en 2025, en hausse de 9%. Au premier trimestre 2026, les sociétés américaines ont capté à elles seules 83% du capital-risque mondial. L'écart ne se voit pas au démarrage, où le continent finance très correctement ses jeunes sociétés. Il apparaît quand il faut changer d'échelle. IQM, le finlandais, affiche 31M€ de chiffre d'affaires et un carnet de commandes supérieur à 67M€, ce qui en fait un des rares acteurs du quantique à montrer de vrais chiffres plutôt qu'une feuille de route. Il s'est introduit en Bourse cet été autour de 1,9B$. Au Nasdaq. Pas à Helsinki. Quantinuum, dont la moitié des racines se trouvent à Cambridge, avait fait pareil quelques semaines plus tôt, en levant environ 1,68B$ sur la même place. 2 entrées en Bourse dans le quantique cette année, aucune en Europe.

C'est là que les gens commencent à bouger, et pas ceux qu'on croit. Atomico a interrogé plus de 2 500 fondateurs et investisseurs européens l'an dernier : 15% des fondateurs ont déplacé le siège de leur société à l'étranger, 57% d'entre eux vers les États-Unis, et la moitié cite l'accès aux capitaux comme motif principal. Et ce n'est pas qu'un flux de départs. 18% des sociétés tech fondées par des Européens sont installées hors du continent dès l'amorçage, autour de 30% à partir de la série C : plus la société grandit, plus elle a de chances d'être ailleurs. Chez les fondateurs qui en sont à leur deuxième ou troisième société, la part de ceux qui construisent depuis les États-Unis est passée de 9% à 18% en 10 ans. Le montage habituel laisse l'ingénierie sur place et installe la direction et les équipes commerciales de l'autre côté de l'Atlantique.

Atomico relève pourtant que l'Europe attire encore plus de talents technologiques qu'elle n'en perd, et écrit même que le récit de la fuite des cerveaux est mal posé. C'est vrai, et c'est ce qui rend le diagnostic classique trompeur. Le continent gagne des gens en volume et en perd chez les plus expérimentés. Zeki a compté que sur 10 ans, les États-Unis ont attiré et retenu 2x plus de grands spécialistes de l'IA qu'ils n'en ont eux-mêmes formés, en puisant surtout en Europe. Ce n'est pas une hémorragie, c'est un écrémage par le haut. Et il se concentre là où la recherche devient industrie.

Ouvrir des chaires, mieux doter les laboratoires, monter des dispositifs d'accueil pour chercheurs américains : ces programmes agissent sur une population qui, en majorité, ne part pas. Celui qui part, c'est le fondateur d'une société de 80 personnes qui constate que ses clients, son prochain tour de table et son probable acquéreur sont tous de l'autre côté. Il part parce que la machine capable de donner son échelle à son produit, est ailleurs. Je ne sais pas dans quel ordre exact la chose se déroule société par société, les sondages ne le disent pas. Mais l'ordre d'ensemble me paraît difficile à renverser. La valeur se déplace d'abord, les gens ensuite, et quand la deuxième étape devient visible, la première est déjà jouée.

À Oxford, on grave toujours les mêmes puces, dans les mêmes locaux, avec plus de monde qu'avant. C'est exactement pour ça que personne ne s'en inquiète.

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