La SaaSpocalypse n'aura pas lieu
La saaspocalypse n’existe pas : le métier d’un SaaS c’est pas dev pendant 30 ans, c’est d’avoir des clients et les garder.
Depuis un an, une peur tourne dans la tech : l'IA produirait bientôt du logiciel si vite que les grands éditeurs en place depuis 30 ans seraient condamnés. On appelle ça la SaaSpocalypse.
Je n'y crois pas.
L'IA ne tuera pas le logiciel d'entreprise, elle va faire le tri. Le métier d'un éditeur, ce n'est pas coder pendant 30 ans, c'est avoir des clients et les garder. Dernière preuve en date : SAP, le géant allemand du logiciel que la SaaSpocalypse dit condamné, vient d'acheter l'IA censée l'enterrer.
C'est à Sapphire, sa conférence annuelle à Orlando, que SAP a annoncé son entrée au capital de n8n, une plateforme berlinoise fondée en 2019, spécialisée dans l'automatisation des tâches entre logiciels d'entreprise. Environ 60M€ pour un peu moins de 1,3% du capital, dans une société désormais valorisée 5,2B$. Le montant n'est pas l'info. Ce qui compte vraiment, c'est que la technologie de n8n s'intègre directement dans Joule Studio, l'outil maison de SAP.
Voilà qui contredit l'histoire qui tourne en boucle dans chaque pitch IA, chaque keynote, sur LinkedIn : l'IA produirait du logiciel si vite que Salesforce, Adobe ou HubSpot vivraient leurs derniers mois, balayés comme les encyclopédies devant Wikipédia. Sauf que ce récit confond le logiciel avec sa position. Oui, l'IA sait reproduire le code. Mais une startup qui clone un SAP en 6 mois n'a pas un SAP pour autant : il lui manque les clients, les années, la place prise dans les opérations. Les nouveaux venus attaquent des morceaux, l'un la relation client, l'autre l'analyse, un troisième la rédaction de contrats. Aucun ne reconstruit l'édifice entier. Et l'argent n'est pas le problème : OpenAI, Anthropic ou xAI lèvent des dizaines de milliards. Ce qui ne s'achète pas, c'est le temps et la confiance.
Ça, c'est des clients gagnés un par un, des filiales raccordées au système, des bugs trouvés en production et corrigés, de la confiance accumulée à chaque clôture qui tombe juste. Ça se gagne une entreprise après l'autre, jamais d'un coup.
Le client, lui, paie pour ne jamais avoir à y penser. Quand la paie de 80 000 personnes ne tombe pas le 28 du mois, il y a un numéro à appeler, et quelqu'un au bout. Quand le fisc ou un commissaire aux comptes débarque, tout est enregistré, horodaté, justifiable. C'est ça que SAP vend, lui qui sort la paie d'une bonne partie des grands groupes français. Travailler avec un client de cette taille, c'est encaisser ses dizaines de filiales, ses règles propres à chaque pays, son système d'information déjà saturé, ses process qui ne tolèrent pas l'erreur. Tenir tout ça sans incident, année après année, c'est ça, le métier. C'est aussi le mur où une startup IA s'arrête : la démo brille, le pilote se signe, puis plus rien à la mise en production, parce qu'un directeur des achats finit par demander qui décroche à 3h du matin si l'agent se trompe sur la clôture mensuelle.
Et le rachat de n8n n'est pas une parade. n8n n'a jamais menacé SAP : une plateforme d'orchestration se branche au-dessus des logiciels en place, elle ne les remplace pas. Son code, SAP saurait le réécrire. Sa communauté de développeurs et ses milliers d'intégrations déjà en production, chez des milliers d'entreprises, non. C'est ça qu'il achète, faute de pouvoir le cloner.
Cette position protège, elle n'immunise pas. Siebel régnait sur la relation client avant Salesforce, Lotus Notes sur la messagerie d'entreprise avant Outlook. Eux aussi paraissaient indéboulonnables, ils ont fini déboulonnés. Mais ça a pris des années, pas des mois. À l'échelle d'un fonds, un risque qui se matérialise aussi lentement n'est pas un risque, c'est un horizon que personne ne tient. La destruction n'est pas évitée, elle est étalée au point de sortir du champ de celui qui investit aujourd'hui.
À l'inverse, un CRM mid-market adopté en self-service, sans intégration profonde, sans communauté de développeurs, qui ne touche ni à la paie ni aux comptes : un agent qui lit les mails et met à jour les fiches fait le même travail. Et il le remplace en un week-end. Pas de filiales à raccorder, pas de directeur des achats, pas de 3h du matin. Sa seule barrière était à l'entrée, l'IA l'a fait tomber. À la sortie, il n'y a jamais rien eu pour retenir le client. C'est ce logiciel-là que l'IA emporte, pas SAP.
L'entre-deux existe aussi. Harvey, l'assistant des cabinets d'avocats, s'est attaqué à Westlaw et LexisNexis, en place depuis toujours, indispensables pour fouiller le fonds documentaire, mais avec une interface que les avocats subissaient plus qu'ils ne l'aimaient. Leurs archives, personne n'y touche, Westlaw et LexisNexis gardent la donnée. Mais l'outil qu'on ouvre 20 fois par jour, c'est Harvey qui l'a pris. Le solide tient, le tiède tombe.
Alors quand un dossier passe sur mon bureau, je ne regarde plus si la techno est imitable, elle l'est presque toujours. Je regarde ce qui resterait debout le jour où un grand groupe déciderait de tout recoder en interne. S'il reste des clients qu'on ne peut pas déloger, des intégrations qui tournent en production, des années que personne ne peut rattraper, je tiens quelque chose. S'il ne reste que le code, ce n'est qu'un sursis.